Promesses ou mirages ?
le débat de la Commission Exécutive Ufict- CGT du 29 janvier 2025 à Montreuil sur l’intelligence artificielle générative (IAG) avec Daphnée Marnat (fondatrice du cabinet indépendant Twisting, spécialisé dans l’étude des nouvelles technologies) a été riche et instructif. Les enjeux complexes, liés au déploiement de cette technologie, se sont appuyés sur l’expertise lancée par le CSEC d’EDF concernant les “Principes de déploiement de l’IA Générative à EDF SA et dans le Groupe EDF”. Réalisée entre septembre et novembre 2024, elle s’est fondée sur une méthodologie empirique, basée sur 42 entretiens de salariés, l’analyse de documentations (interne et externe), ainsi qu’un test direct des outils d’IA générative. L’objectif étant d’une part d’apporter une base de connaissance technique pour entamer un dialogue social éclairé sur le sujet, et d’autre part, d’assister les élus dans la préparation d’une consultation du personnel programmée le 14 novembre 2024.
Clarifications sur la nature même de l’IAG : une véritable lame de fond !
L’IAG est en capacité de produire du contenu à partir de données reçues, et comme l’indique Daphnée Marnat, il ne s’agit pas seulement d’outils d’aide à la rédaction ou de chatbots, mais d’une technologie qui transforme profondément le monde de l’informatique en impactant le développement logiciel, la robotique, l’automatisation des tâches et des interactions.
Une technologie qui transforme profondément le monde de l’informatique
Au-delà du gadget, cette technologie présente des spécificités notables et conduit à un changement de paradigme technique, en passant d’une démarche contrôlée à une approche plus expérimentale, lui donnant d’ailleurs une dimension politique, voire géopolitique. Enfin, sa particularité la plus frappante reste sa facilité d’appropriation par les utilisateurs, comme le démontre son adoption massive et spontanée par les salariés d’EDF.
Une adoption massive et spontanée par les salariés d’EDF
L’enquête révèle que l’arrivée de l’IAG chez EDF s’est principalement faite par les salariés et les éditeurs, en dehors des canaux traditionnels de gouvernance numérique. La direction s’est alors retrouvée contrainte de réagir face à l’utilisation massive et non encadrée de ChatGPT (5 000 à 10 000 connexions/jour dès avril 2023), en déployant Copilot web en avril 2024.
Diagnostic et thérapie : l’ordonnance du cabinet d’expertise
L’expertise a mis en lumière plusieurs risques potentiels liés au déploiement de l’IAG : augmentation des exigences au travail, peur d’être dépassé professionnellement, perte d’autonomie dans l’exécution des activités, dégradation de l’entraide entre collègues, conflits de valeurs concernant l’impact environnemental et la souveraineté numérique. Car n’oublions pas que la seule représentation du monde pour l’IA est celle d’internet, et qu’elle fonctionne sur des bases de probabilités, sans aucune connexion au réel.
Cependant, et sous réserve d’être bien encadrée, l’IA générative pourrait devenir un bon outil pour les salariés, pour effectuer leurs missions avec plus de confiance, alléger le poids des procédures administratives, se concentrer sur leur expertise métier… tout en valorisant le patrimoine de connaissances de l’entreprise. Le problème n’est en fait pas l’outil, mais ce que l’on en fait.
Appréhender cette technologie sous l’angle de la performance collective plutôt qu’individuelle
Les recommandations issues de l’expertise insistent sur la nécessité d’appréhender cette technologie sous l’angle de la performance collective plutôt qu’individuelle, en développant des IA qui répondent aux besoins spécifiques des métiers, et en s’appuyant sur les bases de connaissances d’EDF, plutôt que de se contenter d’acquérir des solutions génériques du marché.
Le rôle essentiel de vigilance et de contre- pouvoir des représentants syndicaux
A l’image de la démarche adoptée dans l’IA Act européen, l’expertise estime qu’il faut classifier les Systèmes d’Intelligence Artificielle (SIA) selon leur niveau de risque, avec un suivi particulier par les CSE et CSEC des SIA à haut risque. Les élus syndicaux doivent être impliqués dès le début des processus d’analyse d’impact, en collaboration avec la direction et les salariés concernés, pour évaluer objectivement les risques comme les opportunités, conduire à la définition de mesures d’accompagnement adaptées, et garantir une évaluation continue après déploiement. Car, pour la première fois dans l’histoire du numérique, les salariés souhaitent anticiper l’adoption d’une technologie et y réfléchir collectivement.
Veiller à ce que l’IA soit un outil de progrès et non d’aliénation
Cette demande, légitime, doit être portée par les élus CGT pour veiller à ce que l’IA soit un outil de progrès et non d’aliénation.
Des revendications Ufict-CGT pour une IA responsable et émancipatrice
L’IA ne doit pas être un outil de destruction d’emplois ou de surveillance des travailleurs, mais un levier de progrès social. Cette vision s’articule autour de revendications concrètes en matière d’emplois, de conditions de travail encadrées par la loi. Ainsi, l’Ufict-CGT s’oppose à toute suppression de postes liée à l’IA et revendique la sécurisation des parcours professionnels par la formation et la reconversion. Elle exige que l’IA soit utilisée pour améliorer les conditions de travail et non pour intensifier le travail ou renforcer la surveillance. Elle réclame une transparence des algorithmes assortie d’un contrôle des IA par les travailleurs, afin de développer des IA respectueuses de l’environnement, ainsi que la création d’un cadre inter- national contraignant pour éviter une dérégulation mondiale. Les gains de productivité liés à l’IA doivent notamment conduire à réduire le temps de travail à 32 heures hebdomadaires.
Cette expertise constitue une base solide pour nourrir le dialogue social autour de l’IA générative chez EDF. Elle confirme que cette technologie n’est pas un simple artifice, mais un catalyseur qui révèle à la fois le potentiel et les risques du numérique pour les salariés.
La position de l’Ufict-CGT, loin d’être technophobe, vise à ce que l’IA soit maîtrisée démocratiquement et utilisée dans l’intérêt des travailleurs et de la société. Cette ambition exige une vigilance constante des élus syndicaux, une formation approfondie de tous les salariés aux enjeux de l’IA, et l’implication systématique des représentants du personnel dans toutes les phases de conception, de déploiement et d’évaluation des systèmes d’IA.
L’heure est désormais à l’action collective et organisée, et l’Ufict-CGT s’engage résolument dans ce combat pour que l’IA générative devienne un véritable outil d’émancipation sociale et professionnelle. Mais ce n’est qu’avec la mobilisation des travailleurs, la négociation de garanties collectives et l’exercice d’un contre-pouvoir syndical effectif, que cette révolution technologique améliorera concrètement les conditions de travail, avec une redistribution équitable des gains de productivité qu’elle génère.