ASTRID : Où vas – tu, nucléaire du futur ?

Cette fois le projet de construction du réacteur ASTRID est bien fini. Sans faire du bruit, le projet est reporté sine die, pardon vers la fin du siècle. Et dans l’immédiat on arrête tout investissement dans les installations expérimentales nécessaires pour valider le projet  ; la cellule projet ASTRID dont le but était d’aller rapidement vers une construction du réacteur et sa mise en service, sera démantelée avant la fin 2019. Dans les départements de recherche de la Direction de l’Energie Nucléaire du CEA la fin des perspectives budgétaires dédiées à la recherche sur les réacteurs à neutrons rapides, ou réacteurs du futur, se traduit par des mouvements de réaffectation du personnel …

Cette décision intervient alors que se multiplient au plan international des expressions soutenant que la maîtrise des émissions de CO2, objectif prioritaire revendiqué par la transition énergétique, ne pourra pas être atteinte sans une part importante de la production électrique d’origine nucléaire. Elle intervient également au moment où le journal allemand « der Spiegel », référence en matières d’analyse politique, économique et sociétale fustige l’échec de la transition énergétique à l’allemande. La transition à l’allemande qui consiste en une progression forcée des renouvelables et en même temps au remplacement cadencé du parc nucléaire par les énergies fossiles, est considéré comme une bérézina verte, en termes de coûts d’investissements, de coûts de production et en termes d’émissions de CO2 qui ne baissent pas, bien au contraire.

Quelle est donc la réponse de la France, pays pionnier de l’atome en Europe, à cet échec patent de nos voisins souvent donneurs de leçons en matière d’écologie, et à ce renouveau amorcé du nucléaire considéré comme un contributeur significatif de la réduction des émissions de CO2 ?

Renoncer tout simplement à la fermeture du cycle nucléaire par l’abandon de la construction du prototype ASTRID. Car la future génération des réacteurs à neutrons rapides, dont ASTRID devait être le prototype de la filière, sera la seule capable d’ optimiser l’utilisation du combustible (multi-recyclage quasiment à l’infini des combustibles usés), à donner un véritable sens au plan national de la maîtrise des déchets nucléaires en réduisant au minimum la quantité des déchets ultimes qui seront à terme enfouis en couche géologique. Cette vertu repose sur leur capacité à brûler l’ensemble des isotopes de la matière fissile. Dans les hautes strates l’esquive est politique : à la fermeture du cycle nucléaire qui ferait de l’énergie produite à partir de l’atome une forme d’énergie vertueuse, on oppose la fermeture du cycle carbone, un concept intellectuel qui ne peut s’apprécier qu’à l’échelle planétaire. Evidemment les efforts vertueux de la France seront vains, si ailleurs sur la planète des efforts monumentaux pour réduire les émissions en CO2 n’étaient pas accomplis. Et justement dans les pays asiatiques par exemple le développement nucléaire est en plein essor…

L’argument massue avancé pour justifier l’abandon du projet ASTRID est son coût de construction, plus important que pour les réacteurs de la filière actuelle ; et tant que la disponibilité de l’uranium ne fera pas monter significativement le prix du Watt en sortie de la filière actuelle, la rentabilité des réacteurs à neutrons rapides ne serait pas viable économiquement. Ce qui apparaît à première vue comme un argumentaire implacable ne tient pas la route évidemment : si la maîtrise des émissions de CO2 est la racine du problème, l’investissement dans un parc nucléaire renouvelé est une bonne chose, même si le prix de vente de l’électricité augmente de ce fait. Mais les prix vont déjà augmenter car il y a d’énormes besoins d’investissement pour déployer les ENR au plan national. Ces investissements sont censés être financés par l’introduction sur la facture d’électricité de la taxe carbone, chère au couple De Rugy/Macron.

Donc sans aller vers la 4e génération, pas de fermeture du cycle, et la France va donc continuer à accumuler des déchets radiotoxiques. Mais pour ne pas passer pour des irresponsables écologiques, le gouvernement souhaite apaiser les esprits, sans apparaître comme celui qui a porté le coup fatal au fleuron de l’industrie française : le nouveau maître-mot est « stabilisation de l’inventaire plutonium ». Et pour cela on remet au goût du jour de vieilles études de faisabilité sur le multi-recyclage du plutonium dans des réacteurs de la filière actuelle, les REP (réacteurs à eau pressurisée). Avantages principaux : les coûts de développement sont moindres car beaucoup d’études pourront se réaliser par simulation sans la nécessité d’une expérimentation extensive. Les installations du cycle existent, et pourront, selon les scénarios envisagés, être utilisées.  Les besoins en personnel R&D sont réduits.

Principaux défauts 

En repoussant la fermeture du cycle au mieux à la fin du siècle, on investit dans l’intervalle de grosses sommes dans une solution technologique dont le service rendu est nettement moindre : stabiliser les quantités de plutonium stockées au lieu de les réduire … Ce qui ne manquera pas de faire réagir les parties opposées au nucléaire qui vont argumenter sur la dangerosité des déchets que continue à produire cette énergie.

Une chose est sûre : à force de tergiverser sur la place du nucléaire dans le mix énergétique décarboné du futur, à force d’opposer vertu environnementale et modèle économique, le sort du nucléaire sera peut-être scellé avant la fin du siècle, par manque de courage politique aussi … ! ! !

 

 

ASTRID : « Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration » est un projet de prototype de réacteur nucléaire – à neutrons rapides à caloporteur sodium – français de 4ième génération développé par le CEA à Cadarache depuis 2010.

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3 réactions

  1. Bonjour, je suis un ancien des réacteurs rapides, Phénix pour être précis. Cette idée de stabilisation du stock de plutonium était déjà en vogue en 1997. En conseil de direction des réacteurs nucléaires du CEA, je me suis fait tancé vertement par l’adjoint du directeur qui nous a fait comprendre que la filière rapide était abandonnée et qu’il ne fallait surtout pas parlé des réacteurs hybrides car tabou. La stabilisation du stock de plutonium serait envisagé par d’autres moyens. Aux remarques liés à la physique, nous n’avons eu qu’un mur dicté par une posture politique. Le directeur de l’époque à exprimer une position proche de ce que les physiciens prônaient. Ce directeur a fini par quitté le CEA pour faire autre chose. J’ai accompagné au titre de soutien technique et scientifique des formations syndicales pour défendre auprès de plusieurs ministères la filière rapide et aussi le projet du synchrotron Soleil qui était mal parti. Les ministres du budget, de l’industrie de l’économie ainsi que de l’environnement avaient un dossier technique quasiment vide. J’ai parlé plus de 20 minutes d’affilée à Bercy pour expliquer ce qu’il y avait dans les cœurs de Phénix et SuperPhénix par rapport à la loi Bataille et ce que nous voulions comprendre d’un point de vue scientifique, puis technique pour un nucléaire du futur. A cette époque, nous envisagions un parc à l’orée 2040, constitué de 40% de REP classiques, 30% de REP Moxés, 25% de réacteurs rapides à sodium et 5% de réacteurs hybrides. Les curseurs auraient bougés en fonction des fins de vie programmées des REP les plus anciens pour ne garder au bout du compte qu’un parc constitué de réacteur rapide de plusieurs type et toujours 5% de réacteurs hybrides. De plus, les sites auraient été autonome en terme de retraitement puisqu’il était envisagé d’installer de petites usines de retraitement adaptées aux tranches en services des sites implantées. Pour finir, un REP aura un rendement de conversion moyen de 31 %, un rapide peut tenter d’accrocher 47%. On avait déjà atteint les 45% à Phénix ! Je vous laisse conclure. Bonne journée

    1. Merci pour cette réaction HP, c’est dommage de ne pas avoir indiqué votre nom, j’aurai aimé discuter avec vous de la technologie présentée.

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