Le 9 décembre dernier à Paris, à l’occasion de ses 25 ans, l’Ufict-CGT a choisi de marquer cet anniversaire en revenant sur son histoire pour mieux éclairer le présent. Deux tables rondes ont permis de nombreux échanges, dans une salle comble et remplie de militants en activité mais aussi d’inactifs mais surtout actifs pour militer :
- Le sens et la portée du syndicalisme spécifique dans la CGT,
- Comment réinventer le syndicalisme face aux transformations du salariat.
Mais cet après-midi, riche d’enseignements, n’était pas qu’un simple exercice de mémoire. Cela a démontré que l’histoire du syndicalisme se vit au présent, même dans une période où le spécifique est remis en question… Toutes les interventions ont confirmé que c’est bien la capacité de la CGT à organiser tout le salariat qui est en jeu.
Retour sur ces débats qui se sont conclus par une soirée festive…
Sens et portée du syndicalisme spécifique dans la CGT
Le salariat et le travail se transforment en profondeur … qu’en est-il du syndicalisme ?
En ouvrant cette première table ronde, Olivier Titrent (Secrétaire Général adjoint Ufict- b CGT) replace d’emblée l’Ufict, née en 2000, dans une continuité stratégique avec le Groupement National des Cadres (GNC) créé ■ en 1937.
25 ans qui s’inscrivent dans une histoire bien plus longue
L’Ufict a permis à la CGT d’accueillir ingénieurs, cadres, techniciens et maîtrises pour qu’ils rencontrent « une CGT qui leur ressemble ». Argumentaires, fiches d’accueil, encarts Options, consultations… tous ces outils ont contribué à des mobilisations majeures : contre les privatisations, contre le forfait-jours, pour la reconnaissance des qualifications et des années d’études…
L’Ufict arrive au moment de la libéralisation du secteur de l’énergie qui bouleverse les entreprises et fragilise les collectifs. Mais elle est le prolongement du GNC dans une CGT majoritairement ouvrière en 1937, où organiser les cadres suscite débats et résistances. Marcel Paul rapporte cette phrase d’une figure du capitalisme industriel français de l’époque : « Vous possédez le personnel d’exécution… mais les cadres, vous n’y toucherez jamais ». Organiser les cadres devient alors un enjeu stratégique et continu de la CGT : « Qui peut imaginer la Fédération sans le GNC ? La CGT tout entière en a bénéficié » déclare Henri Krasucki en 1997.
L’enjeu n’est pas seulement historique, car la plupart des ingénieurs et techniciens ne se syndiquent pas par idéologie, mais parce qu’ils rencontrent, sur leur lieu de travail, des militants capables de parler de leurs réalités professionnelles. Or, souligne Olivier, l’insuffisance de structures de proximité constitue aujourd’hui un véritable handicap. Faute d’alternative crédible dans leur environnement immédiat, nombre d’entre eux se tournent vers la CGC, dans un contexte où cadres et professions intermédiaires représentent désormais près de la moitié du salariat. La question n’est donc pas marginale mais stratégique, et en se saisissant de l’histoire, cela nous ouvre des pistes pour l’avenir.
Un syndicalisme qui s’est en permanence adapté aux transformations du travail
Pour Michel Doneddu (ex secrétaire national de l’UGICT- CGT, ancien administrateur confédéral), présent au congrès de Mâcon en 2000, il y a bien continuité entre le GNC d’hier, (créé pour ne pas laisser le monopole de l’encadrement au patronat), et l’Ufict d’aujourd’hui, sans reniement ni bouleversement. Car dès l’origine du GNC, des techniciens y sont organisés. Et après la libération, l’enjeu n’est plus seulement de rassembler, mais de permettre à ces salariés de porter leurs propres revendications, en articulation avec les syndicats ouvriers et employés. Et quand les deux avancent « main dans la main », l’efficacité est au rendez-vous ! Il évoque les transformations du travail avec l’arrivée massive des techniciens diplômés, la fin du taylorisme, la polyvalence fonctionnelle, l’accentuation de la financiarisation, les centres de résultats, la contractualisation des objectifs avec des entretiens annuels, la pression qui s’individualise, les injonctions contradictoires qui se multiplient… qu’il résume par une formule restée célèbre : « Une liberté plus grande dans une cage plus petite ». Dans ce contexte, le spécifique n’isole pas mais transforme des tensions individuelles en revendications collectives. Par continuité, il dépasse la seule figure du “cadre”, mais avec des malentendus qui, parfois, persistent…
Le spécifique est une organisation revendicative à part entière
Pour Gérard Rodriguez (ex dirigeant de l’UGICT, administrateur de l’Institut d’Histoire Sociale), la transformation du GNC en Ufict relève aussi de la continuité, et d’ailleurs l’activité revendicative ne s’est
jamais interrompue pour les branches cadres et maîtrise qui existaient déjà. Mais un malentendu persiste au sein même de la Fédération, avec une Ufict parfois perçue comme un lieu d’expertise : « ils savent écrire », « ils produisent des analyses »… Pour preuve, lorsqu’EDF a basculé vers une logique d’entreprise financiarisée, l’Ufict était attendue pour rédiger les contre-analyses. Et ces productions nourrissaient toute l’organisation, mais avec le risque d’enfermer le spécifique dans un rôle purement technique, au lieu de le reconnaître comme une organisation revendicative à part entière. Et cette incompréhension perdure et accompagne l’existence même du spécifique.
Le spécifique est un levier d’efficacité collective
Éric Valade (ex animateur Ufict Auvergne-Limousin, membre de la direction confédérale) revient sur la période 2000-2016 « super revendicative » : 35 heures, retraites, privatisations, défense du statut et du service public… Il explique que c’est la convergence qui a permis de maintenir un statut unique dans les IEG, en pleine vague de privatisations… même si on n’a pas tout gagné. Et cela s’est gagné par une articulation réelle entre exécutions, maîtrises, techniciens et ingénieurs.
Une articulation réelle entre exécutions, maîtrises, techniciens et ingénieurs
Car là où les activités sont menées ensemble, les résultats suivent et le rapport de force se mesure concrètement par la syndicalisation et les résultats électoraux. Mais quand
une des catégories est marginalisée, c’est une part du salariat qui est perdue pour toute la CGT. Sans segmenter toutes les revendications par catégorie, ce qui fonctionne c’est une « autonomie convergente » : chacun mène son activité, dans un cadre partagé.
Partir des attentes pour construire la conscience collective
Pour Michel Doneddu, si la CGT s’est intéressée aux cadres dès les années 30, c’est parce qu’ils portaient déjà des revendications. Car le syndicalisme ne crée pas artificiellement des catégories : il part des attentes réelles. De la Charte d’Amiens à la « double besogne », la logique est constante : défense immédiate et transformation sociale s’articulent. Pour les ICT, l’enjeu est clair : passer de la négociation individuelle — imposée par le patronat — à l’action collective. Car l’autonomie, tant vantée par les directions, isole et entretient les injonctions contradictoires. Le syndicat devient alors un espace démocratique et de citoyenneté, dans une entreprise qui, par essence, ne l’est pas.
Le syndicat devient un espace démocratique et de citoyenneté dans une entreprise qui, par essence, ne Lest pas
Un des participants souligne que la structuration différenciée permet aussi de libérer la parole et de la transformer en revendication collective. Un cadre peut ainsi avoir des revendications salariales spécifiques qui sont différentes de celles de ses camarades ouvriers. Plusieurs participants rappellent que les grandes mobilisations de la Fédération sont toujours parties du travail réel : sur le statut, les retraites, les chargés d’affaires à Enedis…
Fabrice Coudour (Secrétaire Général FNME) a interrogé le spécifique dans ce salariat transformé où l’évolution des responsabilités dans des entreprises et la centralisation réduisent les marges de manœuvre. Car la « loi du nombre » fait que les ingénieurs, cadres et professions intermédiaires représentent près de la moitié du salariat. La salle comme la tribune sont unanimes pour maintenir une organisation spécifique. Car le spécifique n’est pas une question de proportion, c’est une question d’activité. C’est le travail réel qui fonde le syndicalisme spécifique et non le nombre.
C’est le travail réel qui fonde le syndicalisme spécifique afin que la CGT organise tout le salariat