Pour se projeter dans l’avenir face aux transformations du salariat

En introduction de cette deuxième table ronde, Pascal Cabantous (Ufict) rappelle que les anciennes formes d’organisation du travail – entreprises intégrées, collectifs stables, métiers techniques masculins – ont laissé place à des structures éclatées avec

des trajectoires individuelles. L’isolement s’est installé : télétravail, gestion par projet, recours massif à la sous- traitance et cohabitation de statuts multiples qui brouillent les liens collectifs qui structuraient par le passé l’action syndicale. Le rapport au travail est désormais marqué par la recherche de sens et la nécessité de reconnaissance, mais avec une CGT qui n’est plus spontanément identifiée comme un acteur de proximité.

Plus les salariés sont diplômés, plus ils sont disposés à se syndiquer

Marion Beauvalet (Docteur en théorie des organisations Université Paris Dauphine), s’appuyant sur des études DARES (Statistique publique du monde du travail) indique que plus les salariés sont diplômés, plus ils sont disposés à se syndiquer. Ce paradoxe interroge : pourquoi ne s’engagent-ils pas plus massivement? La réponse tient moins au désintérêt qu’à l’inadéquation entre les pratiques syndicales actuelles et les réalités vécues par ces catégories. Autrement dit, ce ne sont pas les cadres qui s’éloignent du syndicalisme, c’est le syndicalisme qui doit aller vers eux… autrement. Ses travaux montrent que les cadres portent un regard critique et lucide sur leur travail, sur l’intensification des tâches, la perte de sens, les exigences financières qui dénaturent leur métier et dégradent leur santé au travail. Souvent en forfait- jours, ils subissent des semaines dépassant fréquemment les 50 heures et peinent à concilier vie professionnelle/ personnelle et engagement collectif. Pour certains, le simple fait d’être syndiqué doit rester invisible aux yeux de leur hiérarchie, tant la culture d’entreprise stigmatise ou décourage l’action syndicale.

Le fait d’être syndiqué doit rester invisible aux yeux de leur hiérarchie

Chez les cadres, l’engagement syndical se heurte souvent à une loyauté professionnelle fortement attendue par l’employeur, ce qui rend l’action collective plus difficile et expose les militants à des pressions. Mais elle souligne que, malgré cette distance, les cadres expriment des aspirations très proches de celles historiquement portées par le syndicalisme : justice, reconnaissance, équilibre de vie et respect du travail réel.

Justice, reconnaissance, équilibre de vie et respect du travail réel

autre obstacle majeur à la syndicalisation est la mobilité professionnelle. Dans certains secteurs,

beaucoup de cadres pensent pouvoir résoudre seuls leurs difficultés en changeant d’employeur : l’illusion d’une solution individuelle à des problèmes pourtant largement partagés.

L’émergence d’une conscience de classe dans les jeunes générations

Le témoignage de Marc Verret, fondateur du syndicat CGT du cabinet d’audit Ernst et Young (EY), illustre concrètement cette évolution, dans ce secteur où aucune présence syndicale n’existait. Une nouvelle génération de jeunes cadres, très diplômés, mais déjà épuisés par les conditions de travail a émergé. Marc décrit des semaines de 55 à 60 heures, une intensification permanente, une explosion des burn-out et un effondrement du pouvoir d’achat de près de 20 % en quinze ans. Pour beaucoup de salariés, la crise des gilets jaunes a agi comme un révélateur : ils ne se reconnaissent plus du tout dans l’image traditionnelle du cadre « allié du patron ».

L’image traditionnelle du cadre « allié du patron » est révolue !

La CGT EY a innové. Par exemple avec un référendum numérique massif (40 % de participation) démontrant que les cadres sont prêts à s’engager lorsqu’on leur parle de leurs préoccupations concrètes : reconnaissance, temps de travail, santé, maîtrise de leur vie. Une preuve que l’action syndicale est possible dans tous les milieux.

Une transformation durable du salariat

Pour Cyril Dallois (Ugict-CGT) le spécifique n’est pas un particularisme mais une nécessité stratégique. Car les personnels qualifiés sont utilisés par le patronat comme un levier de contrôle, avec des responsabilités accrues, sans autonomie réelle, une pression hiérarchique et une forte implication attendue… sans reconnaissance. Ignorer ces spécificités, c’est laisser se creuser une brèche qui affaiblit l’ensemble du salariat. Il rappelle également une contradiction criante : les professions intermédiaires, désormais premier groupe du salariat, sont celles dont les salaires réels ont le plus reculé en vingt-cinq ans. De plus, le taux de syndicalisation des cadres à la CGT est inférieur à 1 % !

Reconstruire et ancrer la présence de la CGT auprès des salariés qualifiés

Si la CGT veut transformer la société, elle doit impérativement reconstruire sa présence auprès de tous les salariés qualifiés et réinstaller des pratiques adaptées à leurs rythmes, leurs contraintes et leurs attentes.

La transformation du salariat impose une transformation du syndicalisme

C’est une conclusion claire qui se dégage de la discussion. Les ingénieurs, cadres et techniciens ne rejettent pas l’action collective : ils en ont besoin, mais ils attendent un syndicalisme capable de comprendre leur quotidien, d’analyser le travail réel, de défendre leur autonomie professionnelle et de combattre l’intensification du travail. L’Ufict-CGT dispose d’atouts historiques pour relever ce défi : une culture du métier, une expertise revendicative, et une légitimité à porter le travail qualifié comme enjeu central des rapports sociaux. Car les salariés qualifiés sont prêts à bouger mais c’est à la CGT de faire le pas vers eux, de moderniser ses pratiques, d’innover et de redevenir le cadre collectif dont ils ont besoin pour peser sur leur avenir et sur celui du travail lui-même.

Cette deuxième table ronde aura montré toutes les attentes des salariés auxquelles les formes traditionnelles du syndicalisme peinent à répondre. Le défi est immense, mais les leviers existent.

Faire grandir l’Ufict-CGT, pour faire grandir toute la CGT

Virginie Gonzales (Secrétaire Générale de l’Ufict-CGT), en concluant cette journée, relève qu’organiser les ingénieurs, cadres, techniciens et maîtrises est essentiel pour que la CGT reste une organisation de masse.

Marcel Paul l’avait compris dès 1937. Car sans espace où s’exprimer et construire leurs propres revendications, la CGT s’amputerait d’une partie du salariat et affaiblirait son rapport de force. L’histoire montre clairement que le spécifique n’a jamais divisé, mais a permis de construire la solidarité tout en ancrant la CGT dans les réalités du travail qualifié. Cet héritage doit rester une boussole pour traverser la période actuelle, car les ICT sont au cœur des transformations du travail, des responsabilités et des contradictions qui traversent les entreprises. Et si la CGT ne prend pas toute sa place auprès d’eux, d’autres organisations en profiteront… comme la CGC dans les industries électriques et gazières. Les attentes existent et les ICT veulent que la CGT leur parle de leur travail réel : charge mentale, temps de travail, dilemmes éthiques, perte de sens… Autant de questions qui exigent un syndicalisme capable de comprendre et d’agir au plus près du travail. Aussi, tout en reconnaissant la période difficile que traverse le syndicalisme spécifique, Virginie appelle à regarder l’avenir avec lucidité et détermination. L’Ufict ne s’est jamais construite dans des périodes faciles, et loin d’être arrivée à la fin de son histoire, c’est le début d’une nouvelle période pour construire TUfict des vingt- cinq prochaines années.

Transformer des tensions individuelles en revendications collectives

 

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